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Jean Tulard : « L’empreinte de Napoléon est ineffaçable ! » – France


« L’Europe au temps de Napoléon » est le titre du dernier ouvrage de référence dont vous avez dirigé la rédaction. Quelle place occupe Napoléon dans l’histoire européenne ?

Pour bien comprendre, il faut avoir en tête qu’avant lui, nous avons l’Europe des Lumières, l’Europe cosmopolite où on ne savait plus si Mozart était autrichien, français ou italien, où Diderot était le conseiller de l’impératrice de Russie Catherine, Voltaire celui de Frédéric II de Prusse… Cette Europe-là a explosé sous le cri de « Vive la Nation ! », poussé par les soldats français à la bataille de Valmy, en septembre 1792. Désormais, la Révolution française impose cette idée de « nation ». Puis arrive Napoléon qui va créer le grand Empire et qui va unifier en quelque sorte toute l’Europe continentale. Bruxelles, Hambourg, Amsterdam, Gènes, Genève, Turin et même Barcelone, en 1813, sont des chefs-lieux de départements français ! Et, bien entendu, Napoléon est aussi président de la confédération du Rhin, président de la confédération helvétique, donc de la Suisse, roi d’Italie (Milan et Venise). Et si vous ajoutez que son frère, Joseph, est roi d’Espagne, que son beau-frère, Murat, est roi de Naples, que le maréchal d’Empire Bernadotte est roi de Suède, que celui du Danemark, qui domine aussi la Norvège, est un inconditionnel de Bonaparte, ou encore que Napoléon épouse Marie-Louise, fille de l’empereur d’Autriche, qui domine donc aussi la Hongrie, la Tchécoslovaquie et la Roumanie, on constate qu’en dehors de quelques îles et petits territoires, il ne reste plus grand-chose face à lui, hormis l’Angleterre. Il est d’ailleurs intéressant de montrer que nous avons déjà là une Europe qui se constitue sans l’Angleterre, et une Europe qui se ferme aux produits anglais, à travers le blocus continental, ce qui ne peut qu’évoquer l’actualité du Brexit… Napoléon unifie économiquement presque toute l’Europe, comme jamais auparavant, avec une langue française dominante auprès des élites, avec le code civil qu’il cherche à imposer partout. Or, Napoléon va commettre l’erreur de s’engager dans l’affaire espagnole, oubliant le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce qui va susciter l’insurrection de ce peuple, qui va ensuite gagner l’Italie, l’Allemagne… Et l’Empire napoléonien va s’écrouler face à la montée des nationalismes. Une autre Europe va lui succéder, celle du congrès de Vienne, en 1815, où on rétablit les anciens souverains et l’ordre antérieur, en oubliant, là aussi, le sentiment national et, à nouveau, cette Europe-là, déjà secouée en 1830, s’écroule en 1848 sous les cris, encore, de « Vive la Nation ». Donc, la leçon de ce livre est : est-il possible de construire une Europe unie et le sentiment national ne va-t-il pas balayer notre Europe, à nouveau ? Regardez aujourd’hui ce qui se passe en Hongrie, en Pologne, voire en France…

La leçon de ce livre est : est-il possible de construire une Europe unie et le sentiment national ne va-t-il pas balayer notre Europe, à nouveau ?

À l’occasion de ce 200e anniversaire de la mort de Napoléon, certains s’interrogent sur la légitimité de commémorer une telle date, se demandent si on n’en fait pas trop… Que leur répondez-vous ?

Je leur réponds que trois grands reproches sont faits à Napoléon, auxquels on peut répondre en les replaçant dans le contexte de l’époque. L’esclavage, dans les années 1800, existe partout. Lorsque Napoléon le rétablit, il ne choque à peu près personne en France, ni en Europe. Lorsque se développe une légende noire contre lui, à sa chute, en 1814, personne ne cite cette mesure ! Ce rétablissement de l’esclavage obéissait, pour les gens de l’époque, à une logique économique : il s’agissait de faire repartir les productions des îles et, au fond, l’opinion se moquait éperdument du sort des esclaves. L’essentiel, c’était d’avoir le sucre ! Précisons aussi que George Washington avait des esclaves, que les Anglais nous ont rendu la Martinique sans avoir aboli l’esclavage ou que la Révolution ne l’avait aboli qu’en 1794 quand ils ne pouvaient plus faire autrement, soit cinq ans après la déclaration des droits de l’Homme… Donc, c’est une faute morale, bien sûr, mais qui s’explique dans le contexte de l’époque. D’ailleurs l’esclavage dans nos colonies de l’époque n’a pas duré longtemps puisqu’il est rétabli en 1802 et qu’elles sont perdues dès 1809, sans conséquences durables, sauf à la Guadeloupe et surtout, avec une guerre civile atroce, à Saint-Domingue. Ensuite, il y a la condition de la femme. Indiscutablement, le code civil réduit la femme à une situation inférieure à celle de l’homme en la plaçant sous sa tutelle. Mais, là encore, remettons-nous dans le contexte. Certains veulent bien célébrer la Révolution française mais pas Napoléon… Mais, sous la Révolution, Olympe de Gouges, la fondatrice du féminisme, est guillotinée par Robespierre et le Comité de salut public ! Et vous avez des propos de révolutionnaires qui expliquent que les femmes ne doivent s’occuper que de leur tricot et surtout pas de politique. Si l’on veut refuser de célébrer Napoléon, il faut donc en faire autant pour 1789… Quant au troisième reproche adressé, c’est la guerre. Mais ce n’est pas lui qui la déclare, ce sont les puissances européennes ! Pour Austerlitz, en 1805, c’est l’Autriche et la troisième coalition contre la France, ce qui montre bien d’ailleurs que les guerres napoléoniennes sont la continuation des guerres de la Révolution. Pour Iéna, en 1806, c’est la Prusse. Pour Wagram, en 1809, c’est de nouveau l’Autriche. Reste la campagne de Russie, mais qui s’explique parce que, dès 1811, l’armée russe avait menacé les frontières du Grand-duché de Varsovie, car les Russes craignaient que les Français ne rétablissent la Pologne. Donc, là encore, Napoléon a un prétexte en 1812. La seule erreur, et là, c’est la faute qui explique la chute de Napoléon, c’est l’affaire d’Espagne. Là, il est l’agresseur. C’est son aveuglement, son hubris…

Dans la France d’aujourd’hui, hormis certains noms comme Waterloo ou Sainte-Hélène, n’avez-vous pas le sentiment que la majorité des Français, au fond, connaissent plutôt mal l’histoire de Napoléon ?

(soupir) C’est hélas vrai. Je constate en effet qu’on a de plus en plus éliminé Napoléon de l’enseignement de l’histoire, de la primaire au lycée, parce qu’il y a tout ce sentiment anti-napoléonien. Remarquez, dans ma jeunesse, durant mes études ou dans mon entourage, j’entendais très peu parler de Napoléon. Mais, oui, alors qu’on lui doit le code civil et celui du commerce, la refonte du code pénal, la réorganisation de l’État, la création des grandes écoles, etc., on l’oublie de plus en plus et ça finira par aboutir à cette chose extraordinaire qui fait qu’alors que vous avez, à Paris, une rue de Rivoli, une avenue Wagram, un pont d’Austerlitz, un pont d’Iéna, une colonne Vendôme ou un arc du Carrousel, tout ça va mourir… Nous allons nous retrouver dans la même situation que l’Égypte au moment où arrivent les soldats de Bonaparte : ils sont devant les pyramides, ils découvrent les tombeaux et les habitants qu’ils interrogent sont incapables de leur expliquer de quoi il s’agit car plus personne ne lit les hiéroglyphes, plus personne ne parle de Ramsès II et des autres pharaons… L’Égypte ancienne est morte. Eh bien, c’est ce qui attend notre histoire si on veut continuer à l’effacer, si l’on cesse de parler des personnages, en bien ou en mal, peu importe ! L’empreinte de Napoléon est ineffaçable !

L’Égypte ancienne est morte. Eh bien, c’est ce qui attend notre histoire si on veut continuer à l’effacer, si l’on cesse de parler des personnages, en bien ou en mal.

D’une manière générale, la République française n’a-t-elle pas un problème avec la figure de Napoléon ?

Cela avait été très bien traduit par Lionel Jospin, dans sa biographie de l’empereur. Napoléon aurait « étouffé la République » et l’aurait ainsi tuée, lors du 18 Brumaire (selon le calendrier de l’époque, ce qui correspond au 9 novembre 1799, lorsque Bonaparte et son frère Lucien réalisent le coup d’État qui met fin au Directoire, ce qui marque le début du Consulat, NDLR). Dans son dictionnaire, Larousse arrête même l’article Napoléon à ce 18 Brumaire ! Alors là, encore une fois, je m’insurge (rire) ! En réalité, si Napoléon n’avait pas fait le coup d’État de Brumaire, la France aurait connu une Révolution monarchique à la suite d’un coup d’État royaliste qui aurait déjà installé Louis XVIII sur le trône en rétablissant intégralement l’Ancien Régime. Or, lors de son sacre, le 2 décembre 1804, Napoléon jure de défendre toutes les conquêtes de la Révolution, et lorsqu’en 1814, Talleyrand rétablit Louis XVIII sur le trône, c’est un Louis XVIII différent qui reconnaît la monarchie constitutionnelle, le principe d’égalité, la vente des biens nationaux, la destruction de la féodalité… Les conquêtes de la Révolution sont ainsi sauvées. Ce que Napoléon paie, en réalité, c’est ce qu’exprime bien Victor Hugo : c’est le Second Empire (1852-1870). Pour la postérité, Napoléon a été victime du Second Empire, même si Napoléon III, par exemple, ne touche pas au suffrage universel, conquête de la Révolution. C’est l’idée que la République reste à la merci d’un coup d’État.

Ce que je lui reproche, c’est qu’au fond, je dois avouer qu’il ne me fascine pas vraiment. C’est pour ça qu’on m’a souvent reproché de poser un regard froid sur Napoléon.

Que reste-t-il du bonapartisme, aujourd’hui en France ?

Peu de choses… Il reste ceux qu’on appelle les « reconstructeurs », par exemple, qui reconstituent les batailles de Napoléon, en mettant des uniformes de grognards. On en trouve partout. Ça, c’est pour le côté un peu folklorique. Et aussi l’idée, chez certains nostalgiques, que seul un gouvernement autoritaire nous permettra de nous tirer d’affaire… On l’a encore vu récemment avec un certain général (de Villiers, NDLR)…

Il a inspiré plus de 1 000 films ou téléfilms ! Il y en a plus sur lui que sur Jésus ! Et il paraît un livre par jour sur Napoléon dans le monde !

Que retenez-vous, à titre personnel, en bien ou en mal de Napoléon ?

Ce que je retiens en bien de Napoléon, c’est la légende ! L’ayant enseigné, il m’a fourni mon gagne-pain, si l’on peut dire, même si c’est un peu brutal (rires)… Mais quand vous enseignez un personnage, vous ne pouvez que vous prendre d’une certaine estime et même d’une certaine amitié, pour celui-ci. Je l’ai trop côtoyé pour pouvoir toujours en dire du mal. Et il a été incontestablement le plus important des Français pour les XIXe et XXe siècles. On ne peut pas ne pas commémorer le bicentenaire de sa mort ! Ce serait une faute ! Ce que je lui reproche, c’est qu’au fond, je dois avouer qu’il ne me fascine pas vraiment. C’est pour ça qu’on m’a souvent reproché de poser un regard froid sur Napoléon. Les personnages qui, moi, me fascinent dans cette période, c’est Fouché et Talleyrand, sur chacun desquels j’ai d’ailleurs écrit un livre. Ils me fascinent parce qu’ils traversent tous les régimes, avec une extraordinaire lucidité. Ce sont eux qui rétablissent Louis XVIII à la fin et qui baissent le rideau sur cette histoire. À chaque fois qu’ils sont dans une situation perdue, ils s’en tirent par un mot d’esprit. Rappelez-vous la disgrâce de Talleyrand (ministre des Relations extérieures de Napoléon, de 1799 à 1807, NDLR) à qui Napoléon lance : « Vous êtes de la merde dans un bas de soie ! » et à qui Talleyrand, impassible réplique : « Quel dommage qu’un aussi grand homme soit aussi mal élevé ! ». Et Fouché (trois fois ministre de la Police pour Napoléon entre 1804 et 1815, NDLR), lui aussi tombé en disgrâce, qui s’entend rappeler par Napoléon, « Vous avez voté la mort du roi ! ». Ce à quoi celui-ci lui répond, calmement : « C’est le premier service que j’ai rendu à votre majesté ». Eux me fascinent vraiment !

Il a été incontestablement le plus important des Français pour les XIXe et XX siècles. On ne peut pas ne pas commémorer le bicentenaire de sa mort ! Ce serait une faute !

Vous êtes aussi un grand spécialiste du cinéma. Quels sont vos films favoris sur Napoléon ?

Je rappelle qu’il a inspiré plus de 1 000 films ou téléfilms ! Il y en a plus sur lui que sur Jésus ! Il y a eu plus de livres sur Jésus mais Jésus a commencé bien plus tôt… (rire) Mais aujourd’hui, il inspire aussi plus de livres que Jésus ! Il en paraît un par jour dans le monde ! Et Napoléon a aussi inspiré le plus grand nombre de romans policiers sur sa période, ce que j’ai abordé dans mon dictionnaire du roman policier, chez Fayard ! Pour le cinéma, le film incontournable pour moi, c’est le « Napoléon » (1927), d’Abel Gance, que j’ai très bien connu et dont j’ai été le conseiller historique sur son « Valmy » (1967). Il a fait aussi un « Austerlitz ». Ensuite, je pense à « Remontons les Champs-Élysées » (1938), de Sacha Guitry où il fait se rencontrer Bonaparte ET Napoléon ! Et aussi son « Napoléon » de 1955. Mais le meilleur film sur Napoléon, c’est le remarquable « Waterloo », de Sergueï Bondartchouk (1970), qui aide à comprendre la défaite finale de Napoléon. Autre chef-d’œuvre : « Les duellistes », de Ridley Scott, même si on n’y voit pas Napoléon. Et j’aime bien aussi le « Monsieur N », d’Antoine de Caunes, sur Sainte-Hélène. De quoi combler chacun !

« L’Europe au temps de Napoléon », sous la direction de Jean Tulard, avec des contributions des meilleurs spécialistes des pays concernés, publié aux éditions du Cerf.

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